IN MEMORIAM Christiane Singer : interview de petit déjeuner

Publié le 12 Décembre 2012

IN MEMORIAM  Christiane Singer : interview de petit déjeuner

Ni médecine douce, ni bien-être ou mieux-être, tout à la fois ou autre chose de très proche. Médecine douce de l’âme. Certains êtres portent tout en eux. Regard sur le monde. Volonté de faire mieux, d’aller « au-delà » des choses. Au-dessus des choses. De faire avec le beau, et avec un beau regard sur l’autre. Christiane Singer parlait aux cœurs, elle faisait se réunir les coeurs. Elle parlait à la part artistique qu’il y a en nous, à la part belle ou prête à être belle, qu’il y a en nous. Elle secouait les certitudes, les choses enracinées, pour donner une dimension supérieure.

Romancière, une abondance de livres, beaux. Et puis elle avait pris son envol, pour exprimer plus encore ses livres, comme un oiseau migrateur parcourant les scènes de pays, de lieux. Pour dire de vive voix.

Ce n’est pas la date anniversaire de sa mort, il n’y a pas de date, pas besoin de dates, d’actualités, dans un blog personnel, le sentiment du jour peut suffire. J’ai pensé à elle, c’est tout. Un être humain disparu il y a cinq ans. Sa vie était intemporelle, son après-vie est intemporelle. Pensé en regardant le coucher de soleil, ou le coucher de jour, de la fenêtre de ma cuisine en préparant les repas de mes chats et de mon chien. Un ciel qui s’éteignait avec des bleus, des roses, du mauve, du gris, puis un violet, tournant au bleu encore, le dernier reflet de jour de la campagne ou j’habite. J’ai juste pensé à elle. J’ai eu envie de relire la conversation que nous avions eue, appelée interview pour la circonstance. Et j’ai trouvé que c’était beau comme ce ciel de début d’hiver.

J’étais à Bruxelles à ce moment-là. Les personnes qui organisaient les conférences de Christiane Singer m’ont invitée, en tant que journaliste, à la conférence donnée suite à un des livres de ses six dernières années : « Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ? » – Albin Michel- . Je ne l’avais jamais vue « sur scène », sa scène. J’étais muette. Qui était-ce, cette personne ? Elle occupait un espace. Elle était née, juste là. Elle marchait, se déplaçait, mais ses mouvements ne semblaient pas en entière concordance avec la vie. Au-dessus de quelque chose. Elle était immatérielle, c’est cela. Dans le passé et dans le futur. Ici et ailleurs. Il y avait comme un roulement progressif, un contraire aux œillères, à l’égoïsme, qui pourrait s’appeler simplement le don de soi. On parlait d’elle comme d’un écrivain à sensibilité chrétienne, on disait qu’elle avait également une imprégnation de sagesse orientale. En fait une sensibilité tout court. La spiritualité était là, sur scène, dans un regard, un souffle vivant, une vraie spiritualité qui est simplement une élévation du moment vers ce qu’il y a de plus beau dans l’être humain et dans ce qui l’entoure. Elle était aussi la petite fille de Carl Gustave Jung, c’est-à-dire qu’elle avait suivi l’enseignement de Karlfried Graf Dürckheim, son disciple. Elle ne donnait pas de leçon pour refaire le monde, elle le refaisait à sa manière. Apportait la base d’un mode d’emploi pour rehausser chaque acte de la vie. Faisait ressortir une force spirituelle de l’être humain, qui lui permet de se dépasser, de dépasser les choses uniquement matérielles lorsqu’il se trouve face à des épreuves. Il peut puiser en lui. Il découvre ou retrouve la résilience, placée à un haut niveau.

Après la conférence, je suis allée à elle, je lui ai demandé si nous pouvions prévoir une interview dans les jours suivants, pour un des journaux pour lesquels je travaillais. Elle m’a répondu que le lendemain elle repartait pour Vienne, où elle vivait. Je savais que c’était dans un château médiéval, que son mari était un architecte autrichien. Elle m’a proposé alors de l’appeler le lendemain matin, au moment du petit déjeuner, ainsi nous pourrions bavarder. Je l’ai appelée. Il y a des moments magique. Et qui restent pour cette sorte d’éternité qui est le présent. J’ai appris, en 2007, qu’une vie avait bifurqué. Pour où ? Pour ne pas quitter une ligne magique ?

De cette interview, ou temps hors du temps, où nous mélangions nos petits déjeuners aux mots, j’ai pris à ce moment-là quelques passages seulement, qui correspondaient à un dossier sur la dépression auquel je travaillais, pour un journal féminin belge. J’ai commencé, en petit chapeau de présentation, par : « Christiane Singer la voix de l’optimisme ».

Puis : « Ses conférences, ses livres sont des bouffées d’optimisme. Vivre envers et contre tout pourrait être sa devise. »

Je ne savais pas ce jour-là, qu’il y aurait un 2007.

Notre interview de petit déjeuner.

- En fait vous remplissez les salles et les coeurs...

- Oh c’est beau... Merci, merci, je trouve cela une très belle formule, parce qu’il y a ce reflet entre dehors et dedans, qui est toujours un principe fondamental.

- Selon vous, où est notre vie en ce moment, actuellement , la notre, celle qui est malgré tout notre vie ?

- Elle va où elle est toujours allée, je ne pense pas qu’il y ait quelque chose ni de plus effrayant ni de moins terrible que ce qui a régné sur cette terre… toutes les qualités sont présentes à la fois, les qualités de si superbes espérances, et les qualités de désespérance absolue. Je crois que tout est là à la fois dans une générosité, un cahot, qui ont quelque chose d’effrayant. Il s’agit plutôt de faire de l’ordre dans cet espace de tous les possibles. Il y a tout, je m’émerveille dans mes rencontres par la qualité humaine que je rencontre, il y a une qualité humaine de conscience, à notre époque, qui est bouleversante. Il y a tellement d’êtres qui sont dans un engagement profond face à la création. Hier soir un jeune homme passionné d’écologie est venu vers moi. Il disait : « Si je pouvais avoir votre feu pour passer mon message ». Mais je répondais : « Il va venir tout seul, si vous avez la passion, et n’essayez pas de persuader qui que ce soit, brûlez vous vous-même, c’est par ce feu que vous incendierez les autres, pas juste en le voulant. » Je suis vraiment bouleversée par la qualité humaine, il y a un potentiel tellement immense, que même si tout ce qui est négatif est là, cela ne doit pas nous désespérer.

- Et avez vous l’impression de voir une progression depuis que vous parlez, depuis que vous rencontrez des gens ?

- Il y a une sensibilité accrue actuellement. Certainement que dans des périodes qui sont dramatiques, ou difficiles, comme l’est cette modernité et son actualité, il y a en effet un réveil de conscience. On est réveillé de sa morosité, le plus grand danger est cette morosité, cette saturation dans laquelle sont les êtres. Le plus grand danger de notre consumérisme fait de nous des êtres comblés, comme on dit d’une fosse qu’elle est comblée, remplie à ras bord, pas comblée au bon sens, et des êtres remplis à ras bord, qui ne peuvent plus bouger, qui sont tellement pris entre mille choses, qu’ils sont dans l’immobilisme total. C ’est cela le danger, c’est le trop.

- Une jeune fille, dans la salle, vous a parlé de la peur, de l’angoisse de vivre, même de mettre des enfants au monde, que pensez-vous de cette attitude ?

- Je pense que cette angoisse a été celle de notre génération, de celle de mon père né en 1902, et celle des mes grands-parents nés au siècle passé, se coltinant avec la survie, avec ce qui était de l’ordre de la survie, chaque génération a vraiment sa croix à transporter, dans l’ordre du collectif

- Où se situe votre vie par rapport aux autres?

- C’est une relation de cordialité, de tendresse, et aussi de service. Je pense que nous avons une dette envers la vie, je pense que le simple fait d’être dans ce monde, d’avoir été invitée à participer à cette immense aventure de la vie, me met dans une dette. J’ai une dette à remplir vraiment, je me sens « au service » par les possibilités qui sont les miennes, les talents qui sont ceux de chacun de nous. Chacun a des talents qui lui sont personnels, une manière unique de pouvoir se mettre au service de la vie, que ce soit en soignant les fleurs, ou en soignant les hommes, ou en prenant soin de quoi que ce soit. Simplement même en prenant soin de moi-même avec tendresse, de ma propre destinée, je crée ainsi un espace qui est un espace réparateur. Il n’y a rien qui soit trop petit… Je me souviens de quelqu’un qui disait : « On a beaucoup fait lorsque l’on a rendu chaque jour un être heureux, même un instant… » Après il réfléchissait, et continuait : « Peut-être même soi-même, surtout soi-même. C’est d’un lieu réparé, un lieu intact, réparé, rayonnant, que part la réparation pour le monde qui nous entoure ».

- Est-ce votre histoire personnelle qui vous a amenée à cet état d’âme, à cette position d’âme ?

- Une vigilance face au monde. Je n’ai jamais pris la vie comme si elle allait de soi, il ne me semble pas que quelque chose sur cette terre me soit dû. Alors si l’ on part de là, c’est déjà extraordinaire dans un monde qui nous entoure, où chacun croit que tout lui est dû. On ne parle que de droit à ceci, droit à cela, ce sont des notions que je n’habite pas, je ne comprends pas ce que cela veut dire, je ne pense pas avoir droit à quoi que ce soit, j’ai le sentiment d’être couverte de cadeaux immérités… Et là c’est déjà un départ incroyable, dans le fait biographique, dans le fait de naître dans la fin de la tourmente de la guerre, de se dire que c’est un miracle que d’être vivant. Et en étant vivant, on se dit : « Mon dieu pourquoi est-ce que moi j’ai survécu, et il y a tous les malheureux qui n’ont pas survécu ». Il y a ce choc-là, mais aussi : « Comment moi je peux être vivante, avec tant d’abondance, donc que cette abondance profite à ceux qui ne sont plus vivants, quelque chose de cet ordre, vivre dans une intensité de présence qui justifie que je sois vivante… »

- Si vous résumez votre philosophie de vie, c’est cela surtout, la surprise, la reconnaissance ?

- Oui, c’est la gratitude, si je devais l’exprimer en un seul mot. Et le saisissement devant le mystère de la vie. Je comprends de moins en moins, je suis saisie par la prodigieuse force de cette création.

- Et le fait que vous soyez croyante a une grande place dans votre vie ?

- Vous savez, une chose à partir de laquelle je me définis, c’est de ne pas avoir un discours trop religieux, ce n’est pas que je croie en quelque chose, c’est que je rencontre… Ce n’est pas le fait d’une foi, mais d’une certitude que tout est porté, qu’ il y une espèce de fraternité sur cette terre qui relie tout «de la fourmis à l’éléphant » a dit Albert Jacquard. Une fraternité globale de la création, quelque chose de bouleversant, et nous mettons l’accent au contraire sur cette incohérence. Mais la cohérence est là quand on sait l’avoir, cohérence de la création qui coupe le souffle, qui est superbe, et moi je sens cette respiration qui unit tout, en ce moment je respire avec le monde, je respire, j’expire avec tout ce qui est vivant. Une espèce d’immense solidarité naturelle avec la création.

- La nature, les animaux, font partie de votre ode à la vie ?

- Et comment, avec égale dignité…

- Lorsque vous êtes sur scène, est-ce que vous vous sentez une soeur, une amie, une mère, une fille, pour ceux qui sont là, comment vous situez-vous ?

- J’ai toujours l’espérance que chaque personne présente pourrait sentir à un moment que je ne m’adresse qu’à elle. et je n’ai jamais le sentiment que… là à Bruxelles il y avait 500 personnes, les grands chiffres ne me disent rien, je ne comprends pas ce que cela veut dire, mais il y a 500 fois une personne, et je me dis que si chacun n’a pas senti à un moment de la soirée que ce que je disais n’était que pour lui alors là j’ai raté mon affaire… La seule chose qui m’intéresse, c’est la relation de coeur à coeur, je ne me dis pas : « Je vais avoir une grand salle… » J’ai parlé l’après midi devant 20 personnes, je me suis régalée, c’était la même qualité. Et si nos parlons ensemble, c’est la même qualité. C’est simplement notre corps qui panique devant un grand public, j’ai mis longtemps à pouvoir ressentir la même chose en parlant à une personne qu’à 500, le même sérieux, la même émotion dans le dialogue, sans me laisser écraser, et je crois que c’est cela ma force, c’est que les personnes sentent que je ne suis pas dans la représentation, que ce n’est pas du professionnalisme ou du théâtre…

- Il y avait un assez grand nombre de personnes âgées, et celles qui s’adressent à vous, pour faire encore mieux, être mieux, que représentent- elles pour vous? Comment les percevez-vous?

- Oh, leur rôle est primordial… la manière dont les personnes âgées assument leur vieillesse et leur passage, détermine la qualité de la vie pour les jeunes. Je ne peux pas dire à quel point, en voyant quelqu’un vieillir dans la paix du coeur, dans l’acceptation de ce cycle de la vie, vous êtes rassurés au plus profond de votre coeur et de votre corps sur le sens de la vie. Parce que si vous ne voyez que des vieilles personnes dans l’effroi de vieillir, ces gens qui luttent comme des fous pour ne pas vieillir, pour masquer l’apparition de la vieillesse, ils trahissent la vie, ils donnent comme signal aux jeunes : « la vie est piégée, on vieillit et on meurt c’est horrible » alors que c’est au contraire un phénomène de mûrissement, d’humanisation, le coeur devient de plus en plus tendre, de plus en plus humain, c’est ça qui est merveilleux.

- Certaines personnes semblent se réfugier dans des maladies en vieillissant…

- C’est parfois la carte de visite de gens qui n’ont aucune démarche spirituelle. Se réfugier dans la dépendance pour être encore une fois aimé. Pour moi c’est quelque chose de cet ordre.

- Dans votre déroulement personnel, comment êtes-vous passée de Marseille à Vienne, Autriche?

- J’ai enseigné pendant cinq ans à l’université de Fribourg en Suisse, j’étais chargée de cours en littérature française. L’enseignement, le fait de faire passer des passions, mes propres passions, a été une préoccupation de toute ma vie. J’étais une toute jeune femme, j’avais vingt-cinq ans, mes étudiants en avaient deux ou trois de moins, et je suis toujours reliée à beaucoup d’entre eux par une grande amitié. Ils me disent que j’avais ce don de faire passer des passions, que ces passions que nous avons partagées ont aussi porté leur vie, alors c’est ça l’unité de la vie, faire passer cet émerveillement, devant le monde, cette interrogation. Ce n’est pas toujours… il ne faut pas avoir l’air béat, ce n’est pas toujours de l’émerveillement, c’est aussi le choc reçu par la vie, mais faire passer ça, c’est une question d’intensité, Jung dit que le plus grand malheur de la société contemporaine, c’est d’avoir perdu l’intensité… Il y a une espèce de beuh... cette tonalité là, à moi on ne la fait pas, cette espèce d’indifférence, de fatuité. Je crois que c’est un phénomène de surconsommation, et moi j’ai toujours tenté dans ce que je faisais de donner un contre poison à cela. Donc j’ai enseigné et après nous sommes retournés en Autriche, dans le lieu d’où est originaire mon mari, et nous nous sommes retrouvés en pleine campagne. C’était une grande aventure pour moi de trouver une autre manière de vivre. C’est alors qu’a commencé d’ailleurs mon chemin vers une autre dimension de vie, que j’ai commencé à travailler dans ces conférences, dans un autre lieu, et pas seulement dans l’écriture, qui est une activité très solitaire, de trouver aussi ces lieux de partage, comme je les avais vécus avec mes étudiants, et j’ai réinventé un autre métier, en sorte…

- Votre voeu le plus cher, pour le monde, votre voeu personnel ?

- Que les yeux du coeur s’ouvrent en chacun de nous, que nous sortions de la jérémiade, de la revendication, du larmoiement, devant cette incroyable création, et de notre responsabilité face à elle.

- Et sur le plan individuel, pour l’être humain, par rapport à l’autre être humain ?

- Je crois que c’est la même réponse, elle englobe tout, s’apercevoir à quel point l’autre est un visage de moi-même, sortir de notre enferment.

- Et par rapport au déroulement de la vie sur la planète?

- Ne pas nous laisser décourager par l’ampleur du désastre, nous sentir profondément responsables de ce qui nous entoure, agir du lieu où nous sommes. Et de ce lieu rayonne après une information dans le monde entier qui est une information d’espérance. Je vois les guerres par exemple, nous avons tous part à la guerre, toutes les haines qui m’habitent, qui nous habitent, toutes les rancunes que nous n‘avons pas écartées de nous profitent à la guerre. Elles créent ce champ de conscience à partir duquel éclatent les guerres, il y a une responsabilité de chacun de nous, et je crois que le fait de mettre de l’ordre, et de la clarté, de la lumière, dans cet espace que j’habite, que nous habitons, a une conséquence pour la planète entière, pour l’univers entier. C’est quelque chose dont je suis profondément persuadée, pour l’avoir expérimenté au cours de ma vie. J’ai vu des familles réparées par le travail d’un seul, des entreprises réparées par le travail d’un seul sur lui-même. Je suis profondément touchée par le pouvoir qu’a l’individu dans le monde qui l’entoure.

- Tootsie Guéra

Photo: Newine Béhi

Photo: Newine Béhi

Rédigé par Tootsie Guéra

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michèle hills 25/02/2013 15:13

Bonjour,
Je m'appelle Michèle Hills et suis une amie proche de Jenny Jordan.
J'aimerais rentrer en contact avec vous.
Avez-vous une adresse e-mail?
Merci.

Tootsie Guéra 26/02/2013 00:07

Pour Michèle Hills
Bonjour, je suis très très heureuse de votre message. Pourriez-vous svp me mettre un message en cliquant sur "contact" qui figure au bas de l'image de présentation du blog? Cela arrivera dans ma messagerie privée, et je pourrai ainsi vous répondre immédiatement en vous communiquant mes coordonnées.Avec mes meilleurs messages Tootsie Guéra

Maryselafée 17/12/2012 10:27

Merci merci merci Tootsie pour cet article hors du commun vraiment magnifique !
J'aime cette Grande D'Âme ......
Douce journée de mon cœur à ton cœur, Maryselafée